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    September 17

    Le maître vingt-huit.

    21ème voyage :

    Bon, ce soir, je m'attaque au dernier film de ratatinage-de-tronches chinois qui est sorti sur nos grands écrans immaculés : Le maître d'armes. Enfin, quand je dis que je "m'attaque", c'est façon de parler, parce qu'avec ces gens-là, Monsieur, on n'plaisante pas, on n'plaisante pas... on souffre.

    Alors voilà, ça commence toujours un peu pareil : par du pipeau. Mais pas n'importe quel pipeau, non, non, non. Du pipeau made in China, taillé dans du bambou tout neuf, que ça fait un joli son chuitant comme une cascade d'eau claire dans la verte vallée bordée de rizières et je peux faire des phrases plus longues si je veux (esprit de Marcel Proust, sors de ce corps !).

    Bref, après notre petit air de flûtiau genre Nature & Découvertes, on rentre dans le vif du sujet. Vif, c'est le cas de le dire. Parce que surviennent assez vite des kung-fukas (comme les dragées) assez batailleurs, habillés comme des ouvriers communistes et tous coiffés d'une queue de vache morte. Au beau milieu de ces belliqueux (de vache, donc, si vous suivez un peu), on peine à distinguer celui dont on comprend très vite qu'il sera le héros (Toto). Il est vrai que Jet Li, avec ses 128 cm au garrot, c'est plutôt le schtroumpf cogneur qu'un joueur de basket de la NBA. Mais on sent qu'il est remonté comme un Dim-up, le nabot, ça se voit à ses narines frémissantes, seule perturbation musculaire sur son visage hiératique. Vaut mieux pas lui chatouiller les dessous de bras, il a la tatane véloce.

    Cette fois, Jetli-Yoda s'appelle Huo Yuanjia (à prononcer plusieurs fois très vite, la bouche pleine de chamallows, vous verrez, c'est ludique), une figure historico-mythique des arts martiaux chinois. Bon, je ne vais pas vous en faire des kilomètres sur l'histoire, c'est assez simple (-iste ?). Le rase-moquette est un champion de kung-fu super fort qui gagne tous les supers tournois jusqu'au jour où il se prend une super branlée qui le rend super triste. Alors il se réfugie dans la montagne, prend le frais et cultive son jardin. Mais ça le démange un peu, alors il retourne à la ville mener un dernier super défi.

    Ce scénario kafkaïen nous offre donc l'opportunité d'admirer Jetli (au carré) dans ses plus beaux saltos arrières, doubles axels et triples lutzs piqués. Avec en prime un joli catalogue de bourre-pifs et de savates, comme toujours attendus dans cette catégorie de films. Le tout généreusement distribué à des adversaires souvent bien tartignolles, dont le musculeux Hercules O'Brien, montagne de testostérone qui fait passer Jetounet pour une fourmi volante. C'est Karim Abdul Jabbar gonflé à l'hélium et nourri à l'EPO. Dantesque.

    Loin de l'esthétique de Hero, Le maître d'armes est monté au hachoir, avec des effets sonores sur-dimensionnés, des plans tournants, des contre-plongées et des ralentis qui nous permettent de bien voir gicler la transpiration des combattants sur l'écran. Beûûûûûrk. Pour autant, ce n'est pas un mauvais film. Pas du tout. Il porte même un peu plus loin que d'autres la réflexion sur le sens et la philosophie des arts martiaux. Les spectateurs-pratiquants seront ravis, tandis que les profanes se concentreront peut-être d'avantage sur l'histoire et les combats.

    Pas de quoi démonter la Muraille de Chine, donc, mais un divertissement de bonne qualité, ni plus, ni moins.

     

    Cinéphage Fogg, gentleman illimité.

    September 08

    Indi-spensables.

    20ème voyage :

    Hier soir, c'était soirée entre potes. Il y avait Sami l'intello, Roschdy le taiseux, Jamel le clown, et Rachid, qui a tout fait mais parle avec la toute petite voix d'un gamin timide. Oui, ils étaient tous là. Sauf l'autre Samy (rien à voir avec Scoubidou), peut-être en train d'expier dans quelque geôle ses excès de tempérament. Mais ce n'est pas grave, on a quand même passé une bonne soirée avec Rachid, Jamel, Sami et Roschdy. Et une centaine d'autres personnes. Pourtant, ce n'était pas gagné. J'étais même sûr du contraire, tout pétri d'a priori que j'étais. J'avais tort.

    On était à l'avant-première du film Indigènes, de Rachid Bouchareb. Vous en avez sûrement entendu parler. Vous en entendrez sûrement parler. Ca raconte l'histoire de ces tirailleurs venus d'Afrique se faire trouer la peau en métropole, lors du débarquement de Provence, en 1944. On suit particulièrement le destin de quatre d'entre eux, Saïd (Jamel Debbouze), Abdelkader (Sami Bouajila), Messaoud (Roschdy Zem) et Yassir (Samy Naceri), dans une section menée d'une poigne de fer par le sergent Martinez (Bernard Blancan). Prix collectif d'interprétation à Cannes pour ces messieurs. Et leur geste incroyable lors de la remise du prix, au palais des festivals, lorsqu'ils entonnèrent l'hymne des tirailleurs devant les smokings médusés et les brushings incrédules. Couillu. Magnifique.

    C'est peut-être ça, d'ailleurs, qui m'a fait craindre, jusqu'au tout début de la séance, qu'on m'inflige un polémique navet, lourdement partisan et moralisateur, avec un Jamel en roue libre plus exaspérant que jamais.

    Eh ben PAS DU TOUT !!!

    En lieu et place, j'ai vu un bon, très bon film, émouvant, poignant juste ce qu'il faut, évitant soigneusement les pièges des films de guerre, et surtout très finement tourné. Ni 7ème compagnie, ni Jour le plus long. Pas même de cousinage avec les films états-uniens du style Glory, oeuvre lyrique sur le premier bataillon de soldats noirs affranchis pendant la guerre de Sécession (bon film, mais très américain). Tout au plus, Indigènes comporte-t-il quelques ressemblances certaines avec des passages d' Il faut sauver le soldat Ryan. Pas de quoi fouetter un chat, ni crier au loup. Plusieurs scènes d'Indigènes ont également un goût de documentaire vraiment saisissant. Le film se décompose en "actes" liés aux différentes régions traversées, introduits de manière intelligente et originale.

    Quant à l'interprétation, elle est tout bonnement magnifique. Jusque dans la méconnaissance de la langue, la naïveté ou la colère. A tomber par terre. Que voilà un prix mérité ! Tous les acteurs, Jamel en tête (ça m'étonne moi-même d'écrire ça, tiens !), habitent leur personnage corps et âme. Avec une réussite : celle de Martinez, sous-officier pied-noir buriné, incroyable d'humanité malgré son attachement viscéral au réglement et à la discipline.

    Indigènes compte en outre quelques beaux dialogues sur le sens du devoir, le patriotisme, le sacrifice. Rien de pompeux ni de lénifiant, juste des mots simples qui font mouche. Ou qui font rire : je vous laisse savourer le discours de Jamel-Saïd à une jeune fille reconnaissante lors de la libération de Marseille. Du petit lait.

    Du grand cinéma français, donc. Et du grand cinéma tout court. Fidèle à l'Histoire et à ceux qui l'ont faite. Une page d'Histoire méconnue qu'il était temps de remettre au goût du jour. Une injustice aussi. Les pensions de ces soldats coloniaux ont été gelées à la fin des années 50 par le gouvernement français. Aucun de ses successeurs n'a voulu prendre la responsabilité de rectifier cette situation. Résultat : nombre de ces anciens combattants passent la fin de leur vie dans le dénuement. Jacques Chirac, le encore président des Français de maintenant (de TOUS les Français, hein !), a promis d'y remédier. Une pétition circule pour le lui rappeler, et lui rappeler aussi qu'il y a urgence. Pour qu'on puisse ne plus avoir honte du sort qui a été fait à ceux qui sont venus libérer la terre que nous foulons à présent. Vous la trouverez ici : http://www.indigenes-lefilm.com/film_fr.html

    A la fin de la projection, il y a eu la traditionnelle séance de questions à l'équipe du film. Affligeant de stupidité, tant le jeu consistait à se montrer et à faire un coucou à Jamel, entre deux éructations orgasmiques de groupies prostiputes ("Jamel, on t'aiiiiiiiiiiiiiiiiiime !!!"). Bref. Mais ce qui m'a proprement scié, c'est qu'entre deux prises de micro inutiles, c'est Jamel himself, Jamel-le-turbulent, Jamel-l'impertinent, Jamel-le-comique (troupier) qui a recadré le débat, brillamment, avec ce phrasé qui n'appartient qu'à lui. Il m'a presque ému, ce p'tit con ! En refusant l'étiquette que certains intervenants voulaient absolument lui coller, celle de star-des-jeunes-de-banlieue-issus-de-l'immigration-du-Maghreb. Avec un soupçon d'exaspération dans la voix, Jamel a opportunément rejeté ce genre de communautarisme. Indigènes n'est pas un film (que) pour les musulmans, les immigrés, les Maghrébins. C'est un film pour tous les Français. Pour le devoir de mémoire... et d'honnêteté aussi. C'est un film anti-connerie. Point. A l'entendre parler comme ça, j'aurais presque pris son petit corps de crevette estropiée dans mes bras pour une virile accolade. C'est dire...

    Je suis désolé pour ceux de mes lecteurs qui aiment quand mes mots décapent, cette fois-ci j'ai fait long et sérieux. Mais le film ne se prête guère (guerre ?) à autre chose. Hier soir, en préparant cette chronique j'ai repensé à mes deux grands-pères. Le premier était sous-officier des transmissions en poste au Maroc pendant la guerre. Seul "blanc" au milieu d'une petite section de goumiers marocains. En 44, il a débarqué en Provence, puis est remonté jusqu'en Allemagne, suivant le même chemin que les personnages d'Indigènes. L'autre, lorrain, est né allemand. Il est devenu successivement français, puis re-allemand, puis re-français. Un beau bordel. Il était mineur dans les houillères de Moselle. Là, au fond, il a cotoyé des Polonais, des Espagnols, des Italiens, puis des Algériens et d'autres encore. Là, au fond, ils étaient tous noirs. Comme à la guerre.

    Le film sort le 27 septembre.

     

    Cinéphage Fogg, gentleman illimité.

    September 04

    Des hauts et des Cuba.

    19ème voyage :

    Après l'Irlande et sa résistance, j'avais besoin de soleil. Aussi ai-je jeté mon dévolu sur Cuba... et sa révolution.

    Je suis donc allé voir Adieu Cuba, premier long métrage réalisé par le latino-ténébreux Andy Garcia.

    Il est incroyable, ce type. On le croit fini, oublié, viré des castings, et il réapparaît sans cesse, propre, bien rasé, le cheveu brun impeccablement gominé. A propos, sa coiffure tient du mythe : elle n'a jamais varié (d'ailleurs, pour qui prête l'oreille, on peut entendre ses cheveux chanter "yé né pas chanchééééé" !!!) depuis le début de sa carrière (sauf cet espèce d'hérisson mort qu'il arborait dans Affaires privées, si ma mémoire est bonne). Incroyable. Ca tient du record.

    Andy Garcia est donc de retour. Alléluia ! Quel bonheur que ces retrouvailles ! Pas pour Andy, je m'en fiche un peu, mais pour son film, qui raconte les tourments d'une famille prise dans la révolution cubaine de 1958. Certains de ses membres décident de rester neutres tandis que les autres prennent une part active dans les événements, au grand dam de Fico, le fils aîné, propriétaire d'un cabaret, qui essaie tant bien que mal de préserver l'unité familiale.

    Andy Garcia est né à La Havane. C'est peu dire qu'il s'est investi dans ce film, jusqu'à se donner un rôle sur mesure - le principal tant qu'à faire - dans la lignée du Bogart de Casablanca. Même mâchoire serrée sponsorisée par Superglue 4, même cigarette distinguée genre Loucky Straïke, même smoking blanc immaculé parrainé par Homme-au-micro. Continuité également avec un certain cinéma, tant il semble s'inspirer des maîtres qu'il a côtoyés, au premier rang desquels Francis Ford Coppola. Pourtant, dès qu'il le peut, Andy-dis-moi-oui s'échappe de ces références. Car, malgré les légitimes inquiétudes que l'on pouvait avoir, Adieu Cuba n'est pas un faire-valoir pour sa star de réalisateur. Ce film recèle des trésors d'observation fine et intelligente sur les liens familiaux, la situation politique d'un état, les tenants et les aboutissants d'une révolution. Tout cela en se maintenant aussi loin que possible de la caricature, bravo !

    En outre, Andy Garcia baigne allègrement son bébé dans l'eau sacrée de la musique cubaine. Un vrai régal. Mieux, un nectar. De la musique, donc, mais également des numéros de danse envoûtants et des silences brisés par des répliques qui font mouche. Tout y est. Y compris un casting serré qui sert magistralement des personnages attachants. Et quelques très belles trouvailles, comme l'écrivain sans nom (génial Bill Murray) qui apporte au film une note cynique, désenchantée et furieusement drôle. Mention spéciale également aux apparitions brillantes de Dustin Hoffman dans le rôle de l'historique figure maffieuse Meyer Lansky, ainsi qu'aux Dupond-Dupont flingueurs qui font froid dans le dos.

    Adieu Cuba est une réussite, sur tous les plans. Ses 2h23 passent presque trop vite. Et je ne peux trouver meilleure conclusion pour ce voyage au coeur de la révolution, que ces mots de l'Abbé Pierre qui collent parfaitement au film :

    "Toutes les révoltes se lèvent au nom des droits violés. Toutes aboutissent à violer des droits."

     

    Cinéphage Fogg, gentleman illimité.